Il faut un nouveau compromis entre l’aéroport de Liège et ses communes riveraines

Intervention au Conseil communal du 28 septembre 2020 concernant la question des incidences de l’aéroport de Liège — défense du projet de délibération déposé par les groupes VEGA, VA et CDH.

Ce texte que la Coopérative politique VEGA a déposé avec Vert Ardent et le CDH vise, très simplement, Madame la présidente, à obtenir une évaluation des incidences AVANT que se poursuivent les importants développements aéroportuaires en cours — non seulement sur le plan environnemental et sanitaire, mais aussi sur le plan économique.

L’aéroport est aujourd’hui lancé dans une croissance à grande vitesse. Les chiffres donnent le vertige. Les 380.000 m2 annoncés en 2018 pour l’entrepôt d’Alibaba en feraient le plus grand entrepôt d’Europe, le deuxième plus grand du monde, juste derrière l’usine Boeing et ses 398.000 m2. À titre de comparaison, les plus grands entrepôts d’Amazon ont une surface d’environ 120.000 m2. L’objectif affiché depuis l’année dernière — 4 millions de tonnes en 2040 — ferait de Liège l’un des 5 plus grands aéroports de fret du monde. En 2017, la douane liégeoise traitait 380.000 colis : pas moins de 500 millions attendus en 2020 : en trois ans, ce trafic a été multiplié par plus de 1000 ! Les 600 millions d’euros d’investissement annoncés la semaine dernière par le CEO de l’aéroport (avec quels fonds ? mystère) équivalent à près de 20 km de lignes de tram. Le nombre de camions desservant l’aéroport, sur nos autoroutes, passerait de 400 à 500 à... 2000 par jour !

Ce développement s’inscrit pourtant dans le cadre d’un permis d’environnement datant d’une quinzaine d’années. Mais qui pouvait prévoir, il y a 15 ans, tout ce qui se dessine aujourd’hui ? Personne de toute évidence. Même en 2015, dix ans plus tard, on n’escomptait pas une telle croissance. Citons encore une fois Monsieur Partoune, dans le journal Le Soir de la semaine dernière : « Le précédent plan stratégique date de 2015, il prévoyait notre développement à dix ans et il est déjà totalement dépassé aujourd’hui. »

Mais on nous explique que le permis d’environnement est toujours d’actualité ? Qui peut prendre au sérieux une telle affirmation ?

En attendant, ce développement n’est pas sans conséquences sur la qualité de vie de centaines de milliers de personnes, qui sont survolées quotidiennement, sur la santé de dizaines de milliers d’entre elles.

Face à cela, la Région annonce que les zones concernées par le Plan d’exposition au bruit seront élargies (mais pas sur le territoire communal liégeois). On rachètera des maisons, encore ; on réalisera des insonorisations, encore. Et le contribuable payera, comme il a déjà énormément payé — un milliard d’euros, au bas mot — pour cet aéroport.

Sauf qu’il y a une condition, absurde, pour bénéficier de ces mesures : il faut être propriétaire depuis au moins le 13 juillet 2004. Sans cela, les habitants, selon la doctrine wallonne, n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes : ils ont, paraît-il, acheté « en toute connaissance de cause ». Pas de mesures d’« accompagnement » pour eux.

Comme si les familles qui cherchent une maison dans l’agglomération de Liège avaient le choix, comme s’il existait mille alternatives pour qui a besoin de se loger à prix raisonnable, comme si la contrainte économique n’obligeait pas tant et tant de nos concitoyens à se loger dans des endroits qui sont loin de ce dont ils rêveraient. « En toute connaissance de cause ».

Et puis, surtout, tout a changé depuis 2004.

Les canicules se sont multipliées, à la belle saison, laissant les riverains dont la maison a été insonorisée face à un bien peu plaisant dilemme : étouffer dans une chaleur silencieuse, fenêtres fermées, ou jouir d’un peu de fraicheur assourdissante, fenêtres ouvertes.

Le tonnage des avions a significativement augmenté. Les gros porteurs ont besoin de dizaines de kilomètres avant d’atteindre leur altitude de croisière. Alors que l’impact des avions léger du courrier express concerne un périmètre relativement identifiable, le décollage nocturne des avions les plus lourds peut produire des nuisances à l’échelle de toute l’agglomération.

Le sens des décollages a évolué, en raison des vents qui soufflent moins souvent de l’Ouest : 67 % des décollages du mois de mai ont été lieu en direction de l’Est, donc du cœur de l’agglomération et de notre territoire communal.

Bref : dans bien des endroits, notamment sur le territoire communal liégeois, une situation qui pouvait être plus ou moins supportable en 2004 ne l’est plus du tout aujourd’hui.

Et, au-delà des quelques centaines de plaintes reçues par la SOWAER (ainsi que des nombreuses sollicitations reçues par pas mal d’élus), il y a aussi la partie émergée de l’iceberg. Le bruit peut perturber le sommeil même quand on ne se réveille pas et, à la longue, les conséquences pour la santé peuvent être considérables. Fatigue chronique, dérèglements hormonaux, hypertension, maladies cardiovasculaires,...

Le bruit, les nuisances environnementales, d’ailleurs, ne sont pas uniquement des sujets de santé. Ce sont aussi des enjeux économiques. De nombreuses villes mettent aujourd’hui fortement en avant leur qualité de vie, afin de fixer sur leur territoire des entreprises innovantes, des travailleurs très qualifiés, des projets urbains positifs, pour lesquels la qualité de vie est un élément essentiel dans le choix de localisation. Quel est l’impact de toutes ces nuisances sur le dynamisme économique local ?

Vous l’avez compris : pour VEGA, il est temps de remettre en cause le dogme de l’ouverture de l’aéroport 24h/24 pour tous types de trafic. Les coûts collectifs de cette logique sont démesurés : combien de centaines de millions, voire de milliards d’euros le contribuable wallonne va-t-il encore devoir consentir pour l’insonorisation ? Jusqu’où va-t-on aller dans cette logique ? Et qui va nous dire quelles sont les conséquences sanitaires d’ensemble de ce survol très fréquent de la ville ?

On objectera qu’en limitant les vols de nuit, l’aéroport perdrait des marchés. Mais plus aucun aéroport européen ne pratique, à l’instar de ce que fait Liège, une complète liberté de décoller pendant la nuit. Le moins-disant sanitaire et environnemental, aujourd’hui, en Europe, c’est Liège-Airport qui en est le fer de lance.

Nous sommes dès lors convaincus qu’un nouveau compromis doit être trouvé entre l’aéroport et ses communes riveraines, qui ne peut passer que par une limitation des vols de nuit, notamment en interdisant les décollages de gros porteurs avant 6h du matin et en repoussant l’heure des décollages lorsque le vent vient de l’Est.

Pour obtenir ce nouveau compromis, il est nécessaire de mettre en place un rapport de force, de mettre le hola à la course folle de l’aéroport, d’exiger un moratoire sur les nouveaux développements avant que la situation ne se dégrade plus encore. C’est le sens du texte que nous vous soumettons ce soir.

Au-delà de cette discussion, c’est le choix même de miser une grande partie de l’avenir liégeois sur le secteur aéroportuaire qui nous pose question.

Il y a, bien sûr, nos engagements, et, sur le plan moral notre responsabilité à l’égard des générations futures, en matière climatique. Dans l’état actuel de la technologie, l’usage massif du transport aérien est tout simplement incompatible avec ces engagements.

Mais il y a aussi les risques pour l’avenir économique que comporte le renforcement d’un secteur qui ressemble de plus en plus à une nouvelle monoculture.Notre responsabilité est de voir l’avenir à long terme. Quel est l’avenir du modèle de Liège-Airport lorsque le kérosène sera fiscalisé, comme cela arrivera inévitablement ? Combien d’emplois seront détruits, et combien seront conservés, si une taxe carbone de 100 EUR la tonne — un montant souvent évoqué — est instaurée l’année prochaine ?

Alors que le sommeil de milliers de nos concitoyens est affecté, alors que l’avenir économique à long terme de la région liégeoise est en jeu, alors que le produit de la vente des actifs de Nethys est sollicité par certains pour investir dans l’aéroport, nous sommes ici dans un débat d’intérêt communal évident. Il serait bon qu’on puisse se pencher sur le sujet de manière plutôt approfondie.

François Schreuer
Conseiller communal de la Ville de Liège

 

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Les commentaires postés par les internautes

MERCI pour "Il faut un nouveau compromis entre l’aéroport de Liège et ses communes riveraines"

Posté le 30 septembre 2020, par Annick Goblet

Oui, merci d’avoir pris la peine de défendre le bien-être de la population contre le "capital".

Merci, même si j’habite Marchin. Les avions passent juste au dessus de chez moi, à relativement basse altitude et certains gros avion font un boucan d’enfer, oui, même à Marchin.
Et ceci deviendrait réellement insupportable si le trafic aérien devait s’intensifier. J’ai grandi à Waterloo et maintenant je constate (sur les pages consacrées à Waterloo sur Facebook) que les plaintes sont de plus en plus nombreuses pour le survol de la commune et je ne voudrais pas que nous en arrivions là !
De plus, je pense qu’on est actuellement à un tournant très important de notre société et le réchauffement climatique devrait faire en sorte qu’on revienne à d’autres valeurs que celles du commerce à tout prix.

Bien à vous