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Quel avenir pour la gauche ? Compte-rendu du café politique de septembre 2016

L’Aquilone, Liège, 27.09.2016

Invités : Jean De Munck (Professeur au Département des sciences politiques et sociales - CriDIS, UCL) et Bruno Frère (Professeur à la Faculté des Sciences sociales - FSS, ULg)

Ce premier café politique a suivi de près le texte de Jean De Munck intitulé « Le dilemme de la gauche européenne » (disponible ici). Ce texte (et l’exposé par son auteur) suscite une réaction chez Bruno Frère qui n’hésite pas à questionner son collègue. Le débat est lancé.

Exposé de Jean De Munck

Jean De Munck définit tout d’abord deux notions : la souveraineté et l’État. La souveraineté doit être entendue comme la capacité pour un État de prendre des mesures efficaces pour remplir sa fonction ou résoudre un problème. L’État est défini, quant à lui, comme l’appareil politique qui permet de rassembler au travers de sa politique fiscales et ses activités assez de ressources financières en vue de développer des services collectifs.

Or, selon le sociologue, l’État a perdu sa capacité d’investissement. Nous assistons donc à une crise de la souveraineté et par son truchement à une crise de l’État. Le peuple-nation n’a plus la capacité de maîtriser son destin. Et les « ordolibéraux » de s’emparer de cette réalité provoquée par leurs propres politiques pour affirmer la faillite de l’État-nation et proclamer que la seule solution est de déployer davantage l’ordre multinational.

Jean De Munck revient brièvement sur l’histoire pour mettre en perspective son propos.

À partir de 1973 (premier choc pétrolier), la crise de la dette s’amorce. Les États-Unis abandonnent progressivement les politiques de « welfare-state » et adoptent des politiques ultra-libérales (Reagan). Le Royaume-Uni emboite le pas avec Margareth Thatcher, puis Tony Blair. La social-démocratie est mise au pas en Europe et adopte des politiques néo-libérales.

La rigueur budgétaire s’impose et conduit les gouvernements à mener des politiques d’austérité.

Parallèlement, les règles constitutionnelles, entendues comme les règles qui définissent l’État sont mises à mal, ouvrant une phase se caractérisant par une limitation très forte des prérogatives de l’État. A ce titre, on retiendra les règles de marché public qui interdisent de faire appel aux ressources locales ou bien l’interdiction des aides d’État. Les règles qui définissent le pouvoir de l’État sont de plus en plus contrecarrées par les traités européens. Dans la même lignée, le TTIP, s’il était adopté, limiterait le pouvoir de l’État sur la base de l’intérêt de l’investisseur. On assiste à des restructurations juridiques qui affaiblissent gravement et de manière accélérée le rôle régulateur de l’État.

Entre 1960 et aujourd’hui, l’État a donc perdu du pouvoir par la limitation de ses ressources, ensuite par l’imposition de normes juridiques. Les États entrent dans une logique d’endettement croissant et soutenu. De ce fait, l’État social est entré en crise dans les années 70 et y demeure depuis lors. Ainsi, par exemple, les États européens ont besoin de migrants (vieillissement de la population) mais ne disposent même pas des moyens pour les accueillir décemment.

Dans un tel contexte, Jean De Munck constate la construction de pouvoirs qui échappent aux règles publiques, les gouvernements privés. Par ces termes, il vise, notamment, les grandes entreprises ou multinationales qui pèsent de plus en plus sur les politiques des États.

Ces entités privées possèdent du capital dont l’État en est dépourvu. Les multinationales se présentent, fallacieusement, comme respectant les règles du marché. Mais, en réalité, elles se rassemblent (en monopole voire oligopole) et créent du pouvoir afin d’imposer leurs règles, notamment fiscales, aux États. Il y a donc eu une reconfiguration du rapport entre le public et privé. Les multinationales sont parvenues à avoir une incidence y compris sur les normes définissant le pouvoir de dire et définir la norme : le pouvoir constitutionnel.

Comment s’est positionnée la gauche dans ce contexte ?

On peut constater une grande fracture.

D’un côté, la gauche, héritière de l’État social, s’est vue embarquée dans ce repositionnement public-privé. Les dirigeants de la social-démocratie ont tenté de limiter la casse et ont consenti à restreindre leur action à la seule gestion du rationnement. Cette position défensive n’a pas sorti l’État de la crise, bien au contraire, puisqu’il s’est retrouvé sans fonds. De ce fait, cette gauche tente de garder la confiance des investisseurs internationaux afin d’obtenir des moyens financiers. Cette stratégie lui a fait perdre de vue les aspects émancipateurs et collectifs portés historiquement par son mouvement. Ainsi, cette gauche s’est vue limitée à gérer un héritage qui s’effrite.
De l’autre côté, cette configuration a fait naître une militance de gauche éclatée qui, de manière inédite, s’est décrochée des partis politiques et s’est éloignée du terrain électoral. Une série de représentations nouvelles sont apparues (ex. protection de l’environnement, potagers collectifs, mouvement des indignés, Nuit débout, expériences locales …). Une gauche non nationale, cosmopolite, qui cultive la subjectivité, la liberté individuelle, le libéralisme philosophique… Qui met en cause le dogmatisme collectiviste, la croissance, le scientisme. Avec une forte volonté de se désétatiser. Sorte de renouvellement culturel de l’idéal de gauche. On assiste à un nouveau romantisme des petites expériences locales chères aux socialistes utopiques du XIX. En face, sans contrepoids, les colosses du néolibéralisme.

Jean De Munck appelle la gauche à prendre la mesure de cette rupture, incapable cependant d’esquisser un projet social.

Exposé de Bruno Frère

Il fait les mêmes constats : l’État a bien perdu sa capacité d’investissement collectif et de contrôle. La justice redistributive cède la place à une justice privée. Les multinationales prennent la place de l’État et de la démocratie pour jouer, du moins de façade, un rôle redistributif là où les pouvoirs publics et la gauche traditionnelle sont devenus impuissants à le faire. L’opinion publique et les politiques accueillent ces firmes comme des justiciers du fait de leurs « œuvres de charité » (Ex. Bill Gates en Afrique, la « planète verte » vendue par des multinationales…). Or, ce sont elles le problème. Foucault avait cerné, dès la fin des années ’70, l’emprise des entreprises sur la société et avait forgé une définition consistante du « néolibéralisme ».

Pour Bruno Frère, la gauche traditionnelle est donc bien devenue impuissante et finit même par emprunter le lexique capitaliste (ex. évaluation dans les écoles, management libéral, … ). Les services publics sont, d’ailleurs, pris dans cette logique libérale (évaluation des fonctionnaires, …).

Il estime que dans le texte et l’exposé de Jean De Munck font défaut la proposition d’un nouveau projet social de gauche de même qu’une prise de distance conséquente vis-à-vis de l’idée souverainiste.

D’après lui, au départ des mouvements sociaux, une nouvelle gauche essaie de se déployer. Elle s’est débarrassée de Marx et refuse le combat politique institutionnel (soupçon de corruption, syndicat inutile, …).

Bien qu’il s’agisse là d’espoir, cette forme d’engagement pose problème car il est désarmé face aux colosses de la mondialisation. Pour Bruno Frère, il faut revenir à un engagement traditionnel car, bien que les actes de résistance puissent être considérés comme nobles (ex. les faucheurs de champ d’OGM sont et seront toujours condamnés sans modification législative, idem pour les lanceurs d’alerte,…) la politique est incontournable. Il y a, à la base du « change-toi et le monde changera » une empreinte idéaliste de morale chrétienne en rien féconde politiquement.

La question à résoudre est de connaître la manière de faire la connexion entre ces engagements pour contraindre l’État à adopter des mesures plus justes. Donner un saut vers des formes politiques fructueuses.

Bruno Frère questionne, ensuite, son confrère sur sa notion de souveraineté. Il trouve que Jean De Munck se détache peu du souverainisme de la social-démocratie qui n’apportait pas forcément un projet social émancipateur et respectueux de l’environnement. Il ne proposerait pas un projet innovant par rapport au modèle traditionnel. Un projet apte à susciter un nouvel imaginaire qui ne consisterait pas à accepter les règles du capitalisme, un système profondément antidémocratique que l’on subit depuis des siècles.

Il donne ainsi l’exemple des femmes cloisonnées aux tâches ménagères et la politique du tout au nucléaire.

Bruno Frère met en évidence le manque de projet social attaché au souverainisme porté par Jean De Munck.

Se pose alors la question de la reconstruction d’un projet social de gauche qui éviterait de tomber dans le schéma de l’État salarial classique de domination au profit des actionnaires et qui ferait barrage à l’extrême droite.

Questions des participants

Outre la question du souverainisme posée par Bruno Frère, les participants interrogent les invités sur divers sujets.

1) Au-delà leur apparente opposition, les deux exposés sont complémentaires. Ils abordent en fait le thème en mettant l’accent sur des niveaux différents : l’utopie et le politique. Si un projet de nouvelle gauche et de nouvelle utopie (premier niveau) doit partir des expériences nouvelles et locales, ce projet sera condamné à l’impuissance s’il ne s’articule pas avec le politico-institutionnel (deuxième niveau). Ce deuxième niveau d’analyse tient compte de la question stratégique découlant du fait que le rapport de forces est aujourd’hui absolument favorable aux colosses de la mondialisation. Au présent, la tâche des tâches est, donc, non pas la construction d’une société sans salariat (objectif bien ultérieur) mais, simplement, la défense des conquis que l’on perd inexorablement l’un après l’autre, à commencer par la démocratie représentative elle-même. Il faut comprendre que le TTIP met en cause en premier lieu le modèle démocratique d’organisation de la société et mettra les États sous la tutelle des multinationales. La gauche de gauche doit déployer une tactique de défense active et accumuler les forces permettant de passer à des phases plus offensives et des projets sociétaux plus ambitieux. Et pour cela elle doit, aussi, saisir les outils de la démocratie représentative toujours en pied et non rendus encore stériles par la démission des parlements nationaux et de la classe politique (ex : empêcher la ratification des traités par les parlements régionaux).

2) Le ton des exposés est jugées passif : « Les règles se sont imposées ». Qui les impose donc ?

3) Les zones d’autonomie temporaire (ZAT) sont-elles une alternative ?

4) La gauche doit porter quel projet ?

5) Quelles sont les forces de la gauche et quelle stratégie doivent-elles adopter ?

Jean De Munck revient sur l’interpellation de Bruno Frère sur la souveraineté. De manière assez claire il se démarque de la position souverainiste, estimant que l’État régulateur social-démocrate ne doit pas être restauré. Quoi mettre à la place alors et comment ? Il faut faire la distinction entre la politique et le politique (« l’État et les stratégies de la conquête et de l’exercice du pouvoir » Vs « les conditions du vivre ensemble, l’affirmation de l’existence d’un nous »). Les deux sont indispensables mais, un projet de gauche nouveau doit privilégier la deuxième sphère.

La gauche doit se redéployer aussi, donc, au-delà de la sphère de l’État, y compris dans les multinationales et dans les médias. Les médias sont un enjeu crucial car ils produisent un doublage de réalité. Les images remplacent les idéologies. La logique médiatique échappe à la sphère démocratique.

Les efforts doivent être déployés à la conquête des gouvernements privés avec le gouvernement public.

Il faudrait arriver à « constitutionnaliser » les sociétés commerciales, c’est-à-dire, de manière analogue à l’État, élaborer des règles constitutionnelles pour celles-ci. Les menaces immédiates ne viennent pas des États, il faut parvenir à réguler les gouvernements privés (médias, firmes pharmaceutiques, Internet…).

Les alternatives qui empêchent la privatisation, comme les zones d’autonomie temporaire (ZAT), sont intéressantes.

Les vraies menaces ne viennent plus exclusivement des États. Stratégiquement l’État est important. La gauche doit investir l’État comme outil de lutte. Historiquement, le seul pouvoir que l’on ait réussi à démocratiser relativement, c’est l’État.

La prochaine lutte sera contre Monsanto-Bayer, un gouvernement privé colossal. Et on ne pourra mener cette bataille sans État.

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